Warren Ellis imagine le Ministère de l’Espace

Rebaptisé Royal Space Force chez Delcourt

La mini-série de comics Ministry of Space de Warren Ellis a été rebaptisée Royal Space Force pour sa publication en album cartonné aux éditions Delcourt. Déjà publié par Semic à une autre époque, le bouquin s’était peut-être mal vendu ? Ou alors, ce nouveau titre a-t-il été jugé plus commercial, je ne sais pas.

Quoi qu’il en soit, c’était déjà un bon bouquin et ça reste un bon bouquin. Graphiquement solide, Ministry of Space est illustré par Chris Weston et colorisé par Laura Martin. Une belle équipe, très efficace pour ce genre d’histoire de science-fiction qui en met plein la vue, tout en gardant un œil sur l’aspect humain de l’aventure.

Dans cette uchronie, ce sont les Anglais qui ont mis la main sur les savants allemands responsables des V2. Que vont-ils en faire ? On le sait très vite : ils vont conquérir l’espace à la place des Américains. Du coup, le suspense est ailleurs. Enfin, « suspense », c’est vite dit. Ellis nous vend un faux mystère : d’où vient l’argent de la caisse noire qui a servi à financer le programme spatial anglais ?

La réponse à la question est un cliché : le premier qui vient à l’esprit quand on parle d’argent disparu à la suite de la Deuxième Guerre Mondiale. Mais ça n’a pas d’importance. L’intérêt de cette BD est ailleurs. En vérité, l’intrigue est un prétexte qui permet au scénariste anglais de réaliser ses fantasmes. Le jeune Warren Ellis pensait que l’homme irait sur Mars en l’an 2000 et qu’on aurait tous des voitures volantes. On m’a vendu la même sauce à propos de la terraformation de Mars (sauf pour les voitures volantes, on savait déjà que c’était cuit). Où sont passés nos rêves étoilés ?

Ministry of Space = Royal Space Force, en VF chez Delcourt

Le propos de Warren Ellis est le suivant : si le développement de l’astronautique s’était fait en dehors de la course à l’espace russo-américaine, nous serions allés bien plus loin. En gros, les Américains voulaient seulement établir leur suprématie à des fins politiques. Pour eux, aller sur la Lune n’était qu’un prétexte et certainement pas le marche pied vers le reste du système solaire. Avec les Anglais aux commandes, il n’y aurait pas eu le même objectif réel : ils auraient continué la colonisation du monde, au-delà des frontières terrestres. Même Mars n’aurait pas été une fin en soi.

La vraie question d’Ellis, c’est « est-ce que la fin justifie les moyens » ? Pourquoi on n’est pas déjà sur Mars ? Est-ce que c’est pour de bonnes raisons ? Qu’est-ce qu’il aurait fallu faire pour y être en l’an 2000 ? Tout est dans la traduction de Nikolavitch :

–          Vous avez fait de nous des monstres…
–          Je vous ai rendu grands.

  • mygreg

    excellent souvenir de lecture.
    du warren ellis, donc automatiquement tres bon.

    • Pas automatiquement, en fait. Mais c’est vrai que c’est rare d’être déçu par Ellis. Pour ma part, j’avais pas trop aimé ses premiers travaux pour Marvel dans Excalibur, par exemple.

  • Excellente BD, c’est sûr !

    Sinon, serions-nous allés sur la Lune sans la Guerre froide ? Pas certain.

    • Comme toujours avec les uchronies, on peut se demander « et si… ? » mais tu as raison, on peut aussi se demander « et sinon… ? ».

      Sans la Guerre Froide, où serions-nous aujourd’hui ?

      Je ne sais pas.

      Mais en tout cas, elle est terminée en ce moment, donc on va bien voir où on en sera dans quelques années.

  • JayWicky

    C’est un détail qui peut paraître futile au premier abord, mais rappelons également que l’esthétique des navettes spatiales créées par le Ministère Britannique de l’Espace s’inspire directement de l’arsenal d’engins chatoyants des Sentinelles de l’Air ou de Dan Dair, icônes de la culture populaire britannique de la seconde moitié du XXe siècle s’il en est. Tu disais que Ellis explore ses fantasmes d’enfance, et c’en est bien la preuve: pour imaginer ces années 50, 60, 70 qui n’ont pas existé, il se réfère, esthétiquement, à l’imaginaire populaire britannique de ces années-là. C’est peut-être ça, le secret d’une uchronie réussie : des repères visuels qui ancrent une réalité imaginaire dans une chronologie réelle, alliée à une intrigue qui ne s’abîme pas dans la nostalgie, et n’hésite pas à pointer du doigt les travers d’un prétendu âge d’or fantasmé.

    • Exact ! Il explique que c’est son père qui lui a donné le goût de la SF en lui offrant un Dan Dare quand il avait cinq ans. Bien joué, le paternel !

      Ma mère, elle m’a offert Spécial Strange 14, quand j’avais 5 ans. Voilà comment je suis devenu un mutant.